Sur les traces de Rimbaud, par Andrés Ametrano

I.     Dans un parc parisien dont il ne veut pas se rappeler le nom, Henri était assis et murmurait des vers du livre qu’il tenait sur ses genoux. Lire à voix basse l’aidait d’habitude à se concentrer : pas cette fois. Ce qui lui posait problème, c’était un panneau à l’entrée du parc, qui avertissait les visiteurs du risque de poux : l’inscription « Attention aux poux », entourait un dessin de la créature en question. À cause de cela, Henri relisait les mêmes lignes en boucle sans les comprendre.

 

Le vent forcit momentanément, soufflant comme s’il essayait de lire lui aussi. Le fait d’avoir des poux ne le dérangeait pas : ce désagrément pouvait se régler à l’aide d’un shampoing adapté. En réalité, c’est la possibilité de leur présence qu’il trouvait inquiétante. Et aucun shampoing ne pouvait remédier à une potentialité abstraite.

Le livre qu’il tenait était une vieille édition des poèmes d’Arthur Rimbaud.

II.     Henri se gratta la tête pendant une bonne partie de son trajet le long du Boulevard Saint-Germain. En consultant le sommaire de son livre, il trouva un poème de circonstance, intitulé « Les chercheuses de poux ». Il le lut en marchant lentement. Ah, enfin un texte qu’il pouvait comprendre et où il pouvait se reconnaître ! Les poux dévastateurs – ou du moins leur possibilité – cessaient de faire obstacle aux vers pour les rendre plus accessibles. Le poème commence ainsi :

Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,

Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,

Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes

Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

 

Elles assoient l’enfant auprès d’une croisée

Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,

Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée

Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

 

« L’essaim blanc des rêves indistincts », répéta-t-il dans sa tête lorsqu’il eut terminé la lecture. Cette expression évoquait un sentiment familier. Henri se dirigea vers le fleuve et sauta dans un taxi près du Pont Neuf. La Seine semblait un peu troublée par la brise, qui formait des ondes résolument orientées vers l’Est comme des soldats.

Dix ans plus tôt, Henri aimait à écouter les histoires que lui racontait son grand-père au moment du coucher. Contrairement aux normes du genre, il refusait la fiction, lui préférant l’Histoire européenne. Il mourut plus tard de la maladie d’Alzheimer, qui à mesure qu’elle se développait, lui faisait mélanger les dates : par exemple celles de l’exécution de Robespierre, Marie Stuart (Reine d’Écosse) et George Darboy, archevêque de Paris.[1] En effet, la peine capitale était l’une de ses marottes. Si Henri osait le corriger, son grand-père l’accusait d’être un girondin[2] ou quelque autre référence absurde, avant d’affirmer avec insistance qu’il avait donné la bonne date du premier coup.

 

Henri se contentait donc souvent d’acquiescer lorsqu’il entendait des faits erronés.

Acquiescer en souriant d’un air entendu.

 

III.   Henri se rappela ces moments où, allongé dans son lit, il essayait de s’imaginer le Palais Royal englouti par les flammes. Son grand-père, assis sur un tabouret auprès du lit, ajustait ses lunettes puis souriait. Il racontait à son petit-fils comment les Parisiens s’étaient soulevés le 18 mars, donnant naissance à la Commune de Paris.

« – Tout a commencé quand Adolphe Thiers, à la tête du gouvernement provisoire, a envoyé des troupes à Paris pour reprendre les canons de la Garde nationale, qui se trouvaient à Montmartre et Belleville, entre autres. Mais le peuple refusa de les leur céder et l’armée française refusa de tirer sur la foule, défiant les ordres de deux généraux. C’était le 21 janvier 1793, dit son grand-père.[3]

– Attends, tout à l’heure tu m’as dit que c’était le 18 mars 1871 ! objecta Henri.

– Bien sûr, bien sûr ! Mais c’est ce que je viens de dire ! Le 18 mars 1871.

– Bon d’accord, parle-moi plutôt de l’incendie.

– J’y arrive. Donc, Thiers et le gouvernement de Versailles mènent une propagande qui diabolise la Commune.

– Ça veut dire quoi dabolisier ?

– On racontait partout que les communards étaient des monstres de la pire espèce. Des voleurs, des voyous, des meurtriers, etc. Ce n’était pas complètement faux, bien sûr, mais il y avait beaucoup d’exagération, surtout lorsqu’on s’adressait aux troupes versaillaises. Quand l’armée est revenue à Paris le 21 mai, ils avaient une si mauvaise opinion des Communards qu’ils n’eurent aucun scrupule à les éliminer. »

– Et c’est là que le 1er arrondissement a pris feu !

– Eh bien, ce sont eux, les Communards, qui y ont mis le feu. Pour empêcher les troupes versaillaises de marcher vers le centre de la ville. Ils ont brûlé une bonne partie de la rue Saint Honoré, du Palais Royal, du Conseil d’État, de la Rue Royale, et ainsi de suite. Un peu plus loin, l’Hôtel de Ville et la Préfecture de Police ont brûlé aussi. Mais tu ne serais pas un peu pyromane, toi ?

– Et combien de… de vikings ? demanda le petit Henri.

– De victimes ? le corrigea son grand-père.

– Oui, c’est ça.

– C’est difficile à dire. Entre 15 000 et 30 000 morts. On appelle ça la Semaine sanglante. Écoute, il est tard maintenant. Il faut que tu dormes ou ta mère va m’en faire voir de toutes les couleurs. La semaine prochaine, je te raconterai la Terreur, si tu veux, d’accord ? Dit son grand-père en le bordant.

D’accord. »

 

IV.       Sur le trajet du retour, Henri aperçut son ami, le poète Sully. Il le héla pour attirer son attention, mais Sully continua de marcher, imperturbable, comme un somnambule ou un pèlerin d’une autre ère. Le vent avait relâché son emprise sur la ville.

Le taxi déposa Henri près de chez lui, dans le XVIe arrondissement. Comme le temps le permettait, il s’assit sur un banc et reprit sa lecture :

Il écoute chanter leurs haleines craintives

Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés

Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives

Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

 

Rimbaud parlait-il vraiment des sœurs ou des poux anthropophages qui nichaient dans sa tête tandis qu’il lisait !?

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences

Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux

Font crépiter parmi ses grises indolences

Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

 

Des doigts électriques. Un crépitement dans ses cheveux. Henri ne savait pas si le moindre mal était l’expédition exploratoire de la sœur ou la démangeaison minuscule. La possibilité le démangeait plus que jamais.

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,

Soupirs d’harmonica qui pourrait délirer ;

L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,

Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

 

La tête lui tournait. Quel poème fascinant et troublant… La démangeaison continuait à se concrétiser. Non, un instant, ce n’était pas ça. Il se sentait tomber de sommeil, glissant vers une autre dimension. Il se souvenait… souvenait avoir lu quelque chose sur les mésaventures de Rimbaud à… Paris. Ou en avait-il entendu parler ? Pauvre garçon, emprisonné…

Au loin, un bruit de bottes.

V.       Septembre 1870 :

Dans une cellule de la prison Mazas, à Paris, le jeune Arthur Rimbaud alors âgé de quinze ans, écrit sur une petite table, à la lueur d’une lampe à pétrole qui menace de s’éteindre à tout moment. Un hamac sale est suspendu à deux crochets de métal aux deux extrémités de la pièce. La tête de Rimbaud abrite sans aucun doute de vrais parasites. Il écrit une lettre à son ami et mentor George Izambard, le priant, lui ordonnant même, de payer sa caution et de le sortir de ce mauvais pas. Dans le bloc adjacent, une porte se ferme avec un gémissement sous l’effet d’un violent courant d’air.

« Cher Monsieur,

Ce que vous me conseilliez de ne pas faire, je l’ai fait : je suis allé à Paris, quittant la maison maternelle ! […]

Arrêté en descendant de wagon pour n’avoir pas un sou et devoir treize francs de chemin de fer […]. et, aujourd’hui, j’attends mon jugement à Mazas ! oh ! […] vous m’avez toujours été comme un frère : je vous demande instamment cette aide que vous m’offrîtes. J’ai écrit à ma mère, au procureur impérial, […] ; venez ici me réclamer par lettre, ou en vous présentant au procureur, en priant, en répondant de moi, en payant ma dette ! Faites tout ce que vous pourrez, et, quand vous recevrez cette lettre, écrivez, vous aussi, je vous l’ordonne, oui, écrivez à ma pauvre mère (Quai de la Madeleine, 5, Charleville) pour la consoler. »

Au-delà des murs de la prison, les choses prennent un tour différent. Un champ des Ardennes se couvre de soldats. Le lendemain de l’emprisonnement de Rimbaud, l’armée française, forte de 120 000 hommes, est vaincue à Sedan : les soldats français sont sur le point de perdre une guerre qui n’était pas nécessaire. Le Maréchal de Mac Mahon gît blessé sous sa tente. Le Second Empire s’effondre et six mois plus tard, la Commune de Paris verra le jour. En attendant, seule la nourriture, les geôliers et la brise franchissaient la porte de sa cellule : aucune nouvelle.

L’Empereur Napoléon III ne tarde pas à se rendre en se constituant prisonnier des Prussiens, menés par Otto von Bismarck. Napoléon III est ensuite envoyé en exil en Grande-Bretagne, laissant derrière lui un empire décapité.

À l’intérieur des murs assiégés de Paris, la révolution est imminente.

 

VI.     Un bruit de bottes tira Henri de ses souvenirs vivaces du Second Empire. Deux soldats versaillais approchèrent le banc où il était assis. Ils lui demandèrent ses papiers, qu’il leur présenta nerveusement. Il n’avait aucune raison de s’inquiéter, vu son statut aristocratique ; mais avec tout ce qu’il avait vu et entendu ! Les deux hommes hochèrent la tête et s’éloignèrent, non sans lui laisser un conseil inquiétant : pliez bagages et partez pour Versailles tant que vous le pouvez.

Il tenta de comprendre le sens de son rêve futuriste. Ces étranges rectangles métalliques qui émettaient des sons et des images et que tout le monde tenait à la main ou à l’oreille. Le carrosse en fer surmonté du mot taxi près du Pont Neuf, qui l’a déposé dans le XVIe arrondissement en un rien de temps. Des bâtiments et des boutiques qu’il n’avait jamais vus auparavant, éclairés par des lumières impossibles. Pourtant, tout lui avait semblé parfaitement naturel sur le moment. Les choses les plus incroyables nous semblent normales dans notre sommeil.

Si les prédictions clairvoyantes de son grand-père étaient correctes, alors les troupes versaillaises n’étaient pas venues restaurer l’ordre, mais éliminer les Communards. Un massacre s’annonçait. Certes, les Communards avaient profané des églises, et certains d’entre eux étaient sales et désagréables, mais méritaient-ils d’être mis à morts pour autant ? Henri vivait sous la Commune depuis deux mois et n’avait pas rencontré de problème jusque-là.

Il se demanda où pouvait bien être Rimbaud à ce moment. Aux dernières nouvelles, le poète était retourné chez sa mère à Charleville. Ils s’étaient rencontrés à Paris plusieurs mois auparavant et s’entendaient bien, notamment quand ils parlaient de Racine, en dépit des vilaines manières de Rimbaud. Henri commença ensuite à se pencher sur les écrits du poète : des bribes éparses qu’il obtenait d’Arthur ou de ses connaissances et qui dans son rêve prenaient la forme plus familière d’un livre relié.

À son retour, il regarda son calendrier : il affichait le 21 mai 1871. Était-il trop tard ? Il connaissait assez Rimbaud pour savoir que si le poète avait entendu parler de la Commune, il aurait fait tout ce qui était en son pouvoir pour en être témoin. Et qui donc en France pouvait ignorer la situation à Paris. Il prit de l’encre et du papier et écrivit une lettre au 5, Quai de la Madeleine, à Charleville, priant Arthur de ne pas venir, tout en craignant le pire. Il était tout à fait possible qu’Arthur soit déjà à Paris. Un grand talent littéraire était en péril : les troupes versaillaises avaient pénétré dans la ville cette après-midi.

Il descendit poster sa lettre. Tout le courrier ne pouvait pas franchir les murs de la ville, avec les Versaillais postés à l’Est et au Sud de la ville, et les troupes prussiennes au nord et à l’ouest. Mais il se devait d’essayer.

Probablement grâce à son haut lignage, Henri parvint à sortir indemne de la Semaine sanglante. Le 24 mai, il abrita chez lui deux Communards persécutés et les cacha aussi longtemps que dura le massacre. Des années plus tard, il épousa Sophie Michel, une jeune dramaturge, avec laquelle il eut deux filles, Louise et Elsa.

Henri Baudouin mourut à l’âge de 57 ans de troubles respiratoires et fut enterré au cimetière du Montparnasse.

 

Conclusion :

Le texte ci-dessus a été reconstruit par l’auteur à partir du journal d’Henri Baudoin qui couvre les années 1870 à 1872. L’auteur n’est pas en mesure de prouver la véracité des affirmations qui s’y trouvent. Il semble peu probable que H. B. ait pu prédire dans son sommeil un événement que peu de Communards ont vu venir. Une disparité calligraphique sur plusieurs pages cruciales suggèrent qu’il a pu les remanier après les événements, peut-être dans l’espoir de gagner en popularité auprès des cercles artistiques qu’il fréquentait. Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte de l’ensemble de ce texte étrange.

Pour information, voici les dernières lignes d’une lettre de Rimbaud à Paul Demeny, datée du 15 mars 1871 :

« Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.

Au revoir,

A. Rimbaud. »

Cependant, la plupart des spécialistes s’accordent sur le fait que, si Rimbaud a visité la Commune en avril (à l’insu d’Henri B., apparemment), il n’est pas rentré chez lui pendant ce funeste mois de mai.

 

 

 

[1]

                  [1] Robespierre fut guillotiné par le régime de Thermidor (qui succéda à la Terreur) le 28 juillet 1794. Mary Stuart, Reine d’Écosse, subit un sort similaire le 8 février 1587. Enfin, Mgr Darboy, archevêque de Paris, fut exécuté comme otage à la prison de la Roquette (près du cimetière du Père Lachaise) le 24 mai 1871.

[2]

                  [2] Girondin ou Girondiste : membre du parti républicain modéré sous la Révolution française, lequel sera renversé par les Jacobins, partisans d’une gauche plus radicale. L’origine des termes politiques « gauche » et « droite » provient du côté qu’occupait chacun de ces partis dans l’Assemblée nationale depuis 1789.

[3]

                  [3] En réalité, le roi Louis XVI fut exécuté le 21 janvier 1793.

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